LIBERIA

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C’est de maniĂšre particuliĂšrement tragique que le Liberia occupe le devant de la scĂšne politique africaine depuis la fin des annĂ©es 1980. En effet, sur les consĂ©quences dĂ©sastreuses d’une crise Ă©conomique, qui frappe au demeurant l’ensemble des États subsahariens, s’est greffĂ©e, en 1989, une sanglante guerre civile qui a provoquĂ©, en septembre 1990, la mort du chef de l’État, le gĂ©nĂ©ral Samuel K. Doe. En dĂ©pit d’un accord de paix conclu en 1993, les tensions restent vives dans un pays dĂ©sarticulĂ© Ă©conomiquement et politiquement; elles plongent leurs racines dans une histoire singuliĂšre qui, Ă  bien des Ă©gards, fait du Liberia un cas Ă  part en Afrique.

Le cadre physique

État cĂŽtier de l’Afrique de l’Ouest, le Liberia est situĂ© entre 40 20 et 80 30 de latitude nord et 70 30 et 110 30 de longitude ouest. D’une superficie de 111 370 kilomĂštres carrĂ©s, il jouit d’une façade atlantique de 570 kilomĂštres. Il est bordĂ© par la Sierra Leone Ă  l’ouest, la GuinĂ©e au nord-ouest et au nord, et la CĂŽte-d’Ivoire au nord-est et Ă  l’est. Du sud au nord, quatre rĂ©gions sont Ă  distinguer: une bande cĂŽtiĂšre de 20 Ă  30 kilomĂštres de largeur, succession de lagunes entrecoupĂ©es de promontoires rocheux, dont le cap Mesurado qui abrite la capitale, Monrovia ; une zone de bush faite de collines dont la hauteur s’étage de 40 Ă  100 mĂštres, relativement propices aux cultures; un arriĂšre-pays montagneux, difficile d’accĂšs du fait de la densitĂ© de la vĂ©gĂ©tation; enfin, un haut pays qui, dans la partie septentrionale, fait communiquer le Liberia avec ses deux voisins guinĂ©en et ivoirien et dont Ă©merge le mont Nimba qui culmine Ă  1 752 mĂštres.

SituĂ© dans une zone plus Ă©quatoriale que tropicale, le Liberia connaĂźt deux saisons: une saison des pluies de mai Ă  octobre et une saison sĂšche de novembre Ă  avril. Sur la cĂŽte, la pluviositĂ©, exceptionnelle en Afrique, fait de Monrovia l’une des capitales les plus humides du continent: la moyenne pluviomĂ©trique annuelle y est de 4,90 m, avec des pointes de 7 Ă  8 mĂštres. Favorables aux cultures de base, ces prĂ©cipitations s’accompagnent toutefois souvent de dĂ©gĂąts importants et grĂšvent lourdement les transports.

Le rĂ©seau fluvial est constituĂ© de sept cours d’eau principaux. Le plus connu, parce qu’il a donnĂ© son nom Ă  un organisme rĂ©gional de coopĂ©ration, est la riviĂšre Mano qui forme une frontiĂšre naturelle avec la Sierra Leone. Le potentiel hydraulique comprend aussi le lac Piso qui, situĂ© sur la bande cĂŽtiĂšre, a longtemps reprĂ©sentĂ© l’attrait touristique essentiel du pays.

Dans un milieu on ne peut plus propice, faune et flore s’épanouissent librement. Avant sa mise en exploitation par l’homme, la forĂȘt Ă©tendait ses ramifications jusqu’au proche voisinage des cĂŽtes. Son importance la classait au premier rang des forĂȘts africaines et elle constituait une grande rĂ©serve de bois tropicaux prĂ©cieux. Mais, depuis une trentaine d’annĂ©es, son exploitation en a altĂ©rĂ© la luxuriance, bien que sa mise en valeur se heurte Ă  de nombreux obstacles gĂ©ographiques (mauvaises conditions de navigabilitĂ© sur les voies d’eau) et techniques (rĂ©seau routier de mĂ©diocre qualitĂ©, insuffisance des Ă©quipements portuaires) qui freinent l’exportation des grumes. Par ailleurs, le patrimoine floral est riche d’une trĂšs grande variĂ©tĂ© de plantes mĂ©dicinales, largement utilisĂ©es dans les pharmacopĂ©es traditionnelles.

Le peuplement

Le relief tourmentĂ© du Liberia dĂ©termine un peuplement clairsemĂ©. Selon les estimations les plus courantes, la population libĂ©rienne se monterait Ă  2,780 millions d’individus, dont une majoritĂ© de moins de quinze ans, et son taux de croissance serait de 3,3 p. 100 par an. Sa densitĂ© est relativement faible, de l’ordre de 28 habitants au kilomĂštre carrĂ© en 1992, contre 61 en Sierra Leone, 63,9 au Ghana et 91 au Nigeria, par exemple. Longtemps peu dĂ©veloppĂ©s, les centres urbains ont considĂ©rablement crĂ» ces derniĂšres annĂ©es, du fait notamment de l’exode rural et de la guerre civile qui a Ă©clatĂ© Ă  la fin de 1989; au dĂ©but des annĂ©es 1990, ils concentreraient plus de 42 p. 100 de la population totale du pays. Monrovia comptait plus de 450 000 habitants en 1986, contre Ă  peine 20 000 en 1947 et 172 000 en 1974. Sa population actuelle est inconnue, les combats ayant drainĂ© vers elle un flot ininterrompu de rĂ©fugiĂ©s depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, mais on pense qu’elle aurait doublĂ© par rapport Ă  1986. Notons enfin que la guerre a chassĂ© plus d’un million de LibĂ©riens de leur pays en 1990, principalement vers la GuinĂ©e et la CĂŽte-d’Ivoire.

D’autres villes de moindre importance jalonnent le paysage cĂŽtier. La plus connue est Buchanan, port minĂ©ralier spĂ©cialisĂ© dans l’évacuation du minerai de fer, suivie d’autres ports moins actifs comme Harper, Greenville et Robertsport.

L’intĂ©rieur du pays est parsemĂ© de centres urbains nĂ©s de la ruĂ©e sur le caoutchouc et le minerai de fer. Les deux plus importants sont, dans l’ordre, Yekepa, construit au pied du mont Nimba par la Lamco, l’une des firmes exploitant les mines de fer, et Harbel, crĂ©Ă© par la sociĂ©tĂ© Firestone qui exploite l’hĂ©vĂ©a. Notons enfin l’existence d’agglomĂ©rations anciennes, telles Zwedru et Voinjama qui sont des «villes de chefs».

Le peuplement du Liberia est le rĂ©sultat de la superposition de strates migratoires successives et, pour certaines, trĂšs anciennes. Partis des savanes soudaniennes, les premiers flux migratoires ont atteint la cĂŽte en des temps immĂ©moriaux; d’autres ont suivi ultĂ©rieurement, le dernier en date Ă©tant, au XIXe siĂšcle, celui des esclaves affranchis venant des États-Unis. À la fin du XXe siĂšcle, la population libĂ©rienne est formĂ©e de trois composantes principales.

La premiĂšre, la plus importante numĂ©riquement, est celle des autochtones (Natives ). Elle s’articule autour de seize groupes ethniques regroupĂ©s en quatre grands ensembles: les MandĂ©-Fu, qui peuplent le centre et le sud du pays et qui se subdivisent en plusieurs sous-groupes dont les plus importants sont les Kpelle et les Krahn; les MandĂ©-Tan, qui habitent la cĂŽte et parmi lesquels on distingue les VaĂŻ dont la civilisation a produit, au dĂ©but du siĂšcle dernier, un systĂšme d’écriture; les Kru, Ă©galement Ă©tablis sur la cĂŽte, notamment dans sa partie sud-est, sont un peuple de navigateurs connus sous le nom de Krumen; ils servirent longtemps d’auxiliaires aux marines occidentales; enfin, le groupe ouest-atlantique, qui pratique la culture du riz dans les montagnes.

La deuxiĂšme composante est celle des AmĂ©ricano-LibĂ©riens. Elle regroupe les descendants des esclaves affranchis – les Freemen – arrivĂ©s au pays entre 1822 et 1880 ainsi que ceux qui ont Ă©tĂ© arrachĂ©s Ă  la mĂȘme Ă©poque aux trafiquants d’ébĂšne. Leur nombre exact est difficile Ă  Ă©valuer. Dans la meilleure des hypothĂšses, ils ne forment cependant qu’un pourcentage infime de la population du pays, autour de 5 p. 100, Ă©tabli prioritairement le long de la cĂŽte. Mais leur importance politique et Ă©conomique est inversement proportionnelle Ă  leur poids dĂ©mographique puisqu’ils monopolisent les richesses et le pouvoir.

La troisiĂšme et derniĂšre composante est celle des immigrants de diverses origines: GuinĂ©ens ayant fui la dictature de SĂ©kou TourĂ©, GhanĂ©ens, Sierra-LĂ©onais, Ivoiriens, NigĂ©rians, Libanais, Indiens, HaĂŻtiens, EuropĂ©ens attirĂ©s par l’appĂąt du gain... Leur nombre est difficilement Ă©valuable. Beaucoup sont titulaires d’une double nationalitĂ© et les statistiques existantes ne prennent pas en compte les entrĂ©es clandestines.

L’anglais est la langue officielle, mais la majoritĂ© de la population parle le liberian english , un anglais adaptĂ© auquel manquent les consonances finales. À la diversitĂ© ethnique correspond une Ă©gale floraison de langues vernaculaires dont les plus rĂ©pandues sont le bassa et le kpelle.

Adepte des religions traditionnelles en grande majoritĂ©, la population libĂ©rienne se partage en outre entre chrĂ©tiens et musulmans. Les premiers se rĂ©partissent entre plusieurs Églises protestantes, les plus influentes Ă©tant les Églises baptiste et mĂ©thodiste, et un catholicisme d’implantation trĂšs rĂ©cente (dĂ©but du XXe siĂšcle) mais rĂ©putĂ© majoritaire aujourd’hui. Les seconds, en nombre sensiblement Ă©quivalent aux chrĂ©tiens, sont surtout des Mandingues ou apparentĂ©s. D’implantation ancienne, l’islam est cependant bien moins prĂ©sent que dans les pays limitrophes, GuinĂ©e et Sierra Leone en particulier.

Histoire

La naissance du Liberia contemporain est indissociable de la fondation de Monrovia par les premiers colons (settlers ) amĂ©ricains. Mais l’histoire des sociĂ©tĂ©s autochtones est bien antĂ©rieure Ă  cet Ă©vĂ©nement. Elle est cependant trĂšs mal connue et, Ă  l’instar de celle de bon nombre d’autres sociĂ©tĂ©s africaines, reste en partie Ă  faire.

C’est dĂšs le XVe siĂšcle que les Portugais jetaient l’ancre au large de cap Mesurado sur lequel, 350 ans plus tard, les settlers amĂ©ricains allaient Ă©difier Monrovia. C’est aux portugais que la rĂ©gion a dĂ» son nom de «cĂŽte des graines» ou «cĂŽte du poivre», nom qu’elle garda jusqu’à la crĂ©ation de la rĂ©publique du Liberia, et mĂȘme par la suite. Du XVIe au XVIIIe siĂšcle, la rĂ©gion Ă©volua au grĂ© de la fluctuation des rapports de forces entre les grandes puissances europĂ©ennes, la concurrence pour le contrĂŽle du commerce des Ă©pices, de l’or, de l’ivoire et, plus tard, du «bois d’ébĂšne», Ă©tant extrĂȘmement vive entre notamment la France, la Hollande et l’Angleterre.

C’est prĂ©cisĂ©ment de la condamnation du trafic d’esclaves que germa aux États-Unis, au dĂ©but du XIXe siĂšcle, l’idĂ©e de la crĂ©ation, en Afrique, d’un foyer rĂ©servĂ© aux Noirs affranchis. Une association philanthropique, l’American Colonization Society, fondĂ©e en 1816, incarna cette idĂ©e, dans un contexte marquĂ© par l’émergence du mouvement abolitionniste. À vrai dire, le projet amĂ©ricain n’était pas totalement nouveau. En effet, il s’inspirait dans ses grandes lignes d’un antĂ©cĂ©dent britannique: la crĂ©ation en 1787 par la Grande-Bretagne en Sierra Leone d’un foyer d’accueil pour le esclaves noirs affranchis. Mais l’expĂ©rience libĂ©rienne diffĂ©rait radicalement sur un point fondamental du «modĂšle» sierra-lĂ©onais: alors que la Sierra Leone ne rompit qu’en 1961 avec son statut de colonie de la couronne britannique, le Liberia accĂ©da Ă  l’indĂ©pendance dĂšs 1847 et fut donc pendant plus de cent ans le seul État libre du continent africain.

D’emblĂ©e, l’attention de la SociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de colonisation se dirigea vers la bande cĂŽtiĂšre situĂ©e Ă  l’est du territoire sierra-lĂ©onais. Sa relative hospitalitĂ© conjuguĂ©e avec un peuplement faible en faisait un site idĂ©al. Plusieurs missions de reconnaissance finirent par aboutir au choix de cap Mesurado comme point d’ancrage des futurs colons.

Le premier obstacle qu’eurent Ă  surmonter les initiateurs du projet fut l’attitude assez rĂ©servĂ©e des roitelets locaux. Les nĂ©gociations aboutirent Ă  un accord en dĂ©cembre 1821. En Ă©change de quelques produits manufacturĂ©s d’une valeur d’environ 300 dollars, la SociĂ©tĂ© de colonisation se vit octroyer une bande cĂŽtiĂšre de 200 kilomĂštres de longueur et 65 kilomĂštres de largeur, en plus de deux Ăźlots. SitĂŽt l’accord conclu, les premiers colons – cent quatre-vingt-un au total –, refoulĂ©s quelques mois auparavant de Freetown (Sierra Leone), dĂ©barquaient sur la petite enclave baptisĂ©e Monrovia en 1824 en hommage au prĂ©sident amĂ©ricain Monroe. Au prix de combats meurtriers avec les populations autochtones rapidement excĂ©dĂ©es par l’expansionnisme des nouveaux arrivants, de nouvelles implantations se crĂ©Ăšrent progressivement, d’autres associations philanthropiques amĂ©ricaines suivant l’exemple de la SociĂ©tĂ© de colonisation. Au total, entre 1822 et 1892, plus de seize mille esclaves affranchis furent ainsi ramenĂ©s des États-Unis, chiffre auquel il convient d’ajouter celui de cinq mille sept cents esclaves saisis sur les bateaux nĂ©griers arraisonnĂ©s. En 1839, les implantations dĂ©cidaient en majoritĂ© de se fĂ©dĂ©rer en un Commonwealth of Liberia dotĂ© d’un conseil Ă©lu, mais toujours placĂ© sous la tutelle de l’agent de la SociĂ©tĂ© de colonisation. NĂ©anmoins, le «protectorat» amĂ©ricain touchait Ă  sa fin, les États-Unis Ă©prouvant des difficultĂ©s Ă  gĂ©rer un territoire si lointain. C’est donc avec l’assentiment de la SociĂ©tĂ© de colonisation que les colons proclamaient l’indĂ©pendance du Liberia le 26 juillet 1847.

Le deuxiĂšme obstacle de taille que la jeune rĂ©publique dut vaincre fut celui des convoitises territoriales anglaises et françaises. Face aux empires coloniaux europĂ©ens, le Liberia faisait alors figure d’anomalie. Et, de fait, l’autoritĂ© de l’État libĂ©rien ne dĂ©passait pas les limites de Monrovia et des autres enclaves; l’arriĂšre-pays Ă©chappait totalement Ă  son emprise.

La tĂąche prioritaire allait donc consister Ă  fonder et Ă  consolider la lĂ©gitimitĂ© internationale du nouvel État. DĂšs 1848, Joseph Jenkins Roberts, le premier prĂ©sident du Liberia, obtint la reconnaissance de son pays par la Grande-Bretagne, Ă  l’issue d’une tournĂ©e aux États-Unis et en Europe. Celle de la France allait suivre rapidement. En revanche, le gouvernement amĂ©ricain, confrontĂ© sur son territoire aux partisans de la sĂ©grĂ©gation raciale, ne reconnut officiellement le jeune État qu’en 1862.

La normalisation des relations avec les deux grandes puissances coloniales europĂ©ennes du XIXe siĂšcle ne signifiait pas pour autant la fin de leurs ambitions territoriales. Tant Londres que Paris avaient longtemps refusĂ© d’acquitter les taxes douaniĂšres dues aux autoritĂ©s libĂ©riennes au titre des marchandises importĂ©es sur leurs navires de commerce. Par ailleurs, la dĂ©finition trĂšs approximative des frontiĂšres du Liberia alimentait les pressions de la Grande-Bretagne et de la France. Ainsi, en 1883, la premiĂšre annexa une partie de la cĂŽte allant de l’üle Sherbro (Sierra Leone) jusqu’à la Mano et c’est seulement en 1885 qu’un traitĂ© fixant cette riviĂšre comme frontiĂšre entre le Liberia et la colonie de Sierra Leone fut signĂ©. Avec la France, les choses furent plus complexes: quelque 800 kilomĂštres sĂ©paraient le Liberia des colonies de CĂŽte-d’Ivoire et de GuinĂ©e. Profitant de la fragilitĂ© du Liberia, la France lui arracha en 1891 une portion substantielle de territoire par un accord, confirmĂ© en 1902, et fixant la riviĂšre Cavally comme frontiĂšre avec la CĂŽte-d’Ivoire. Du cĂŽtĂ© guinĂ©en, un rĂšglement intervint en 1911, mais sans toutefois mettre un terme aux frustrations des autoritĂ©s libĂ©riennes.

Le troisiĂšme problĂšme posĂ© Ă  l’État libĂ©rien naissant concernait sa survie Ă©conomique. Sans ĂȘtre totalement dĂ©muni, il devait nĂ©anmoins faire face Ă  des besoins chroniques de liquiditĂ©s cependant que son agriculture subissait dĂšs le dĂ©but du XXe siĂšcle la concurrence du sucre de betterave et du cafĂ© brĂ©silien. Le recours Ă  l’aide Ă©trangĂšre s’imposait donc. Les crises financiĂšres sur fond de scandales politiques succĂ©dĂšrent aux emprunts, d’abord en 1870-1872 puis en 1906 auprĂšs de la Grande-Bretagne, ensuite en 1909 sur le marchĂ© international, ce dernier Ă©tant gagĂ© par les recettes douaniĂšres.

Dans ce contexte, le dĂ©veloppement de l’industrie automobile aux États-Unis fut un vĂ©ritable miracle pour l’économie libĂ©rienne. En 1926, avide d’accroĂźtre sa production de caoutchouc, la firme Firestone accorda au Liberia un prĂȘt de 5 millions de dollars en Ă©change d’une concession d’hĂ©vĂ©as d’un million d’acres pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Cet accord ouvrait la voie Ă  l’assainissement des finances libĂ©riennes. Un nouvel Ă©lan allait ĂȘtre donnĂ© Ă  l’économie libĂ©rienne avec la Seconde Guerre mondiale, la mainmise des Japonais sur les plantations d’hĂ©vĂ©as du Sud-Est asiatique stimulant considĂ©rablement l’intĂ©rĂȘt stratĂ©gique de celles du Liberia.

Une derniĂšre et malheureuse Ă©preuve fut infligĂ©e au Liberia dans les annĂ©es vingt: il fut accusĂ© par la SociĂ©tĂ© des Nations et par les États-Unis d’imposer le travail forcĂ© Ă  des LibĂ©riens dans l’üle de Fernando PĂło (l’actuelle Bioko). Une commission d’enquĂȘte internationale dĂ©montra l’implication de hauts fonctionnaires libĂ©riens dans ce scandale et ses conclusions furent si accablantes que le Liberia n’échappa que de justesse Ă  la prise en main de son administration par la SociĂ©tĂ© des Nations. C’est donc dans des conditions particuliĂšrement dĂ©licates que le Liberia a fait l’apprentissage de la libertĂ©. AprĂšs un siĂšcle de luttes, de conflits et d’errements, une nouvelle Ăšre allait s’ouvrir avec la fin du second conflit mondial, en mĂȘme temps que se mettait en place un nouvel ordre international.

Institutions politiques et sociales

Largement inspirĂ©es du modĂšle amĂ©ricain, les institutions politiques libĂ©riennes reposent, jusqu’au coup d’État de Samuel K. Doe, sur un exĂ©cutif fort. Le prĂ©sident, Ă©lu pour quatre ans et secondĂ© par un vice-prĂ©sident, en est la clĂ© de voĂ»te. Il nomme et rĂ©voque les secretaries , c’est-Ă -dire les ministres, et est le commandant en chef de l’armĂ©e. Depuis 1964, le territoire national est divisĂ© en comtĂ©s dirigĂ©s par un superintendant reprĂ©sentant l’État et assistĂ© de commissaires de comtĂ©. Cette centralisation du pouvoir s’accompagne de l’existence de structures anciennes (les chefferies) qui ont Ă©tĂ© maintenues. Le pouvoir lĂ©gislatif est partagĂ© entre deux chambres, le SĂ©nat et la Chambre des reprĂ©sentants. Comme aux États-Unis, le pouvoir judiciaire s’organise autour d’une Cour suprĂȘme et d’une «cour de circuit», qui est itinĂ©rante, dans chaque comtĂ©. ComtĂ©s et territoires disposent en outre d’une Probate Court et de justices de paix, en sus de cours municipales rĂ©servĂ©es aux villes importantes et aux gros centres industriels.

Jusqu’en 1980, la vie politique s’est organisĂ©e autour d’un parti unique, le True Whig Party (T.W.P.), monopolisant le pouvoir depuis 1869. Jusqu’à son interdiction aprĂšs le coup d’État d’avril 1980, le T.W.P. fut l’instrument de la domination politique des AmĂ©ricano-LibĂ©riens. Le mouvement syndical, bien que contrĂŽlĂ©, jouit d’une certaine marge d’action qui lui permet de s’exprimer par des grĂšves et des manifestations. Les sociĂ©tĂ©s secrĂštes sont nombreuses et puissantes. La franc-maçonnerie a constituĂ©, dĂšs les origines de l’État indĂ©pendant, un lieu d’identification pour la minoritĂ© amĂ©ricano-libĂ©rienne. Son influence, trĂšs forte, fut vivement combattue par le rĂ©gime issu du coup de force de 1980. La population autochtone a par ailleurs ses propres sociĂ©tĂ©s initiatiques traditionnelles, comme le Poro, pour les garçons, et le Sande, pour les filles.

Stabilité, croissance, déclin

Les bouleversements nĂ©s de la Seconde Guerre mondiale coĂŻncident au Liberia avec l’accession Ă  la magistrature suprĂȘme d’un homme qui allait marquer profondĂ©ment l’histoire de son pays. William Vacanarat Schadrach Tubman, descendant d’une famille originaire de Georgie, Ă©tait fils de pasteur mĂ©thodiste. AprĂšs de solides Ă©tudes, il devint avocat puis juge Ă  la cour de justice de Harper, chef-lieu de son comtĂ© natal de Maryland. Il embrassa tĂŽt la carriĂšre politique et devint Ă  vingt-huit ans le plus jeune sĂ©nateur de l’histoire du Liberia. NommĂ© Ă  la Cour suprĂȘme en 1937, il fut Ă©lu chef de l’État Ă  la fin de 1943, Ă  l’ñge de quarante-huit ans, et investi officiellement en janvier 1944. Il resta Ă  la tĂȘte de son pays pendant vingt-sept ans, son dernier mandat Ă©tant interrompu par la mort en 1971.

William Tubman est restĂ© cĂ©lĂšbre pour ses efforts d’intĂ©gration de la population autochtone. Avec le dĂ©veloppement Ă©conomique, l’intĂ©gration fut l’axe majeur de son action. Contrairement Ă  la plupart de ses prĂ©dĂ©cesseurs, il se montrait conscient des divisions du pays entre la minoritĂ© amĂ©ricano-libĂ©rienne, trĂšs soudĂ©e par les liens du sang, l’histoire et l’appartenance Ă  la franc-maçonnerie, et la grande masse des indigĂšnes. En dĂ©pit de tentatives d’intĂ©gration, rares il est vrai, faites au siĂšcle prĂ©cĂ©dent (comme celle d’Edward Wilmot Blyden, un libĂ©ral qui joua un rĂŽle politique important entre 1860 et 1880), ceux-ci restaient largement exclus de l’accĂšs aux ressources politiques et Ă©conomiques. Mettant en Ɠuvre sa politique dite d’unification au prix de tensions parfois vives avec la minoritĂ© amĂ©ricano-libĂ©rienne, William Tubman entreprit de rĂ©concilier les deux principales composantes de la population. Les mesures les plus significatives consistĂšrent Ă  dĂ©senclaver l’arriĂšre-pays et Ă  donner Ă  ses populations une reprĂ©sentation politique digne de ce nom. La Constitution de 1847, calquĂ©e sur celle des États-Unis, fut amendĂ©e, ce qui permit aux autochtones d’élire leurs reprĂ©sentants au Parlement. Ce dispositif fut parachevĂ© en 1964 par la rĂ©forme du systĂšme administratif qui rĂ©gissait jusque-lĂ  l’arriĂšre-pays: les trois provinces qui l’organisaient furent abolies et remplacĂ©es par des comtĂ©s identiques Ă  ceux qui existaient depuis plus d’un siĂšcle sur la cĂŽte.

Conduite mĂ©thodiquement, la politique d’unification consolidait la domination de la minoritĂ© amĂ©ricano-libĂ©rienne en mĂȘme temps qu’elle facilitait la mise en valeur des ressources Ă©conomiques nationales en favorisant l’adhĂ©sion de la pĂ©riphĂ©rie aux objectifs du pouvoir central. La cooptation de segments des Ă©lites locales Ă  des postes de responsabilitĂ© politique ou administrative, leur assimilation Ă  la minoritĂ© amĂ©ricano-libĂ©rienne par des mariages mixtes, l’extension vers l’intĂ©rieur des rĂ©seaux de patronage cĂŽtiers contrĂŽlĂ©s par les descendants des premiers colons, la dispersion de la population autochtone, tous ces facteurs conjuguĂ©s empĂȘchaient la cristallisation d’identitĂ©s locales ou rĂ©gionales et jouaient en faveur de la stabilitĂ© du rĂ©gime.

Celle-ci Ă©tait d’autant plus grande qu’à l’apaisement du climat politique rĂ©pondait une croissance Ă©conomique remarquable quoique trompeuse. AnnoncĂ©e par le prĂ©sident Tubman dans son discours d’investiture, la politique de la porte ouverte (open door ) reposait sur la libertĂ© d’entreprendre et sur les investissements Ă©trangers. D’abord lents, les rĂ©sultats s’accĂ©lĂ©rĂšrent Ă  partir des annĂ©es 1960. En effet, le caoutchouc restait, au dĂ©but des annĂ©es 1950, la principale source de devises. BientĂŽt, toutefois, le minerai de fer puis l’exploitation de la forĂȘt prirent le relais. Les facilitĂ©s fiscales attiraient les investissements Ă©trangers dont la valeur fut multipliĂ©e par 200 entre 1944 et 1970. AmĂ©ricains, SuĂ©dois, Allemands se partageaient l’exploitation des mines de fer dont la production atteignit plus de 20 millions de tonnes en 1974, faisant du Liberia le quatriĂšme exportateur mondial. À cette manne s’ajoutaient les recettes fiscales tirĂ©es de l’immatriculation des navires Ă©trangers battant pavillon libĂ©rien mais appartenant en fait Ă  des armateurs grecs ou Ă  des compagnies amĂ©ricaines. Avec un tonnage de 22,5 millions de tonneaux, la flotte marchande libĂ©rienne se hissait au premier rang mondial. Au total, selon les statistiques de l’O.N.U., le Liberia connut le taux de croissance le plus Ă©levĂ© du monde entre 1950 et 1960, avec une moyenne annuelle de 11,5 p. 100.

C’est donc un hĂ©ritage relativement bon que laissait Ă  sa mort, en juillet 1971, William Tubman. William Tolbert, son successeur, poursuivit son Ɠuvre. En tant que vice-prĂ©sident, il lui succĂ©da automatiquement, avant d’ĂȘtre Ă©lu normalement en 1975. Son mandat fut tragiquement interrompu par le coup d’État d’avril 1980 dans lequel il trouva la mort. Franc-maçon, pasteur, le nouveau chef de l’État manifestait nĂ©anmoins un plus grand libĂ©ralisme que son prĂ©dĂ©cesseur et laissait s’exprimer certaines critiques. Il se dĂ©marqua aussi quelque peu de lui en accordant davantage d’attention Ă  l’agriculture. Son objectif, ambitieux, Ă©tait de rendre son pays autosuffisant en riz, l’aliment de base des LibĂ©riens. Dans cette perspective, il encouragea le mouvement coopĂ©ratif, la mĂ©canisation de l’agriculture et le dĂ©veloppement de l’agro-industrie. ParallĂšlement, les recettes tirĂ©es de l’exportation du minerai de fer continuaient de croĂźtre, cependant que s’amorçait un mouvement d’africanisation des compagnies concessionnaires.

Assez paradoxalement, toutefois, sa politique rizicole volontariste allait contribuer Ă  provoquer la perte de William Tolbert. Afin d’inciter les paysans Ă  accroĂźtre leur production de riz, le gouvernement dĂ©cida en avril 1979 d’en augmenter le prix Ă  la consommation. Fatalement impopulaire, cette mesure fut d’autant plus mal perçue qu’elle intervenait Ă  la suite d’une grave affaire de meurtre rituel impliquant plusieurs personnalitĂ©s politiques trĂšs influentes et des hauts fonctionnaires. La Progressive Alliance of Liberia (P.A.L.), parti d’opposition crĂ©Ă© en 1975 aux États-Unis par des Ă©migrĂ©s libĂ©riens et tolĂ©rĂ©, rĂ©agit contre l’augmentation du prix du riz par des manifestations, et des Ă©meutiers s’en prirent aux commerces d’alimentation de Monrovia, notamment Ă  ceux qui appartenaient aux Libanais. AppelĂ©e Ă  la rescousse, l’armĂ©e rĂ©tablit le calme, mais il y eut plusieurs dizaines de morts. Dans la foulĂ©e, le gouvernement abrogea les mesures d’augmentation des prix et lĂ©galisait la P.A.L., sous le nom de Progressive People’s Party (P.P.P.). Pourtant, le malaise social persistait et, en mars 1980, le P.P.P. appela Ă  une grĂšve gĂ©nĂ©rale nationale. AussitĂŽt, son prĂ©sident, Gabriel Baccus Matthews, et soixante-dix de ses partisans furent arrĂȘtĂ©s. Mais il Ă©tait trop tard: le 12 avril, un petit groupe de soldats conduits par un sergent-major (promu gĂ©nĂ©ral ultĂ©rieurement) du nom de Samuel K. Doe occupĂšrent la prĂ©sidence, exĂ©cutĂšrent le prĂ©sident Tolbert et s’emparĂšrent du pouvoir.

La revanche des Natives

Ce coup de force illustrait dramatiquement les blocages sociopolitiques du Liberia. En effet, Ă  la croissance sans vĂ©ritable dĂ©veloppement Ă©conomique avaient correspondu la crispation de l’élite amĂ©ricano-libĂ©rienne sur ses privilĂšges et la gĂ©nĂ©ralisation de la corruption. William Tolbert, conscient des risques, avait bien tentĂ© d’attĂ©nuer les effets de cette domination. Mais, mĂȘme timide, son rĂ©formisme s’était heurtĂ© au conservatisme de l’appareil du pouvoir et du parti, dont l’hostilitĂ© de son propre frĂšre, Frank Tolbert, prĂ©sident du SĂ©nat. En outre, il n’avait pas su se rallier vraiment les milieux libĂ©raux. Dans ce contexte, les mouvements d’opposition s’étaient multipliĂ©s, cristallisant tous les mĂ©contentements.

L’origine des conjurĂ©s du 12 avril symbolisait parfaitement l’exacerbation des tensions. Il s’agissait, pour la plupart d’entre eux, d’élĂ©ments subalternes de l’armĂ©e, issus de la population autochtone, et qui en exprimaient ainsi toutes les frustrations et les attentes. La revanche des Natives s’incarna dans la vague d’exĂ©cutions dont furent victimes, au lendemain du coup d’État, treize des personnalitĂ©s politiques les plus importantes, dont six anciens ministres. Autour de Samuel K. Doe, dĂ©signĂ© chef de l’État, se constitua alors le Conseil de rĂ©demption du peuple, nouvel exĂ©cutif. Élargi sur les plans rĂ©gional et ethnique, le C.R.P. se voulait reprĂ©sentatif de l’ensemble de la nation. TrĂšs vite, cependant, il allait se diviser. Une premiĂšre Ă©preuve de force opposa en juin 1981 son aile radicale, proche de la Libye, Ă  sa faction conservatrice, menĂ©e par Samuel K. Doe. Celui-ci en sortit vainqueur, aprĂšs avoir fait exĂ©cuter cinq de ses compagnons au sein du C.R.P. Une autre confrontation eut lieu en octobre 1983 entre Doe et le commandant en chef de l’armĂ©e, le gĂ©nĂ©ral Thomas Quiwonkpa. Le chef de l’État triompha encore. En fait, pendant plus de dix ans, Samuel K. Doe dut faire face Ă  d’incessantes oppositions: luttes factionnelles, complots militaires, agitation syndicale, malaise Ă©tudiant. En 1984, la levĂ©e de l’interdiction des activitĂ©s politiques fit croire Ă  une rĂ©elle dĂ©mocratisation du rĂ©gime. Plusieurs partis se constituĂšrent dans la perspective d’élections devant marquer le retour Ă  un rĂ©gime civil. Celles-ci eurent lieu le 15 octobre 1985. Mais c’est seulement deux semaines plus tard que les rĂ©sultats en furent annoncĂ©s: Samuel K. Doe Ă©tait proclamĂ© vainqueur avec 50,9 p. 100 des suffrages exprimĂ©s. Toutefois, la fraude avait Ă©tĂ© Ă©vidente et massive. Loin d’apaiser le climat politique, cette Ă©lection prĂ©cipita au contraire la dĂ©liquescence du rĂ©gime. Alors que la corruption atteignait des sommets inĂ©galĂ©s, les tentatives de coup d’État se succĂ©daient cependant que l’opposition, unie dans une Liberia Grand Coalition (L.G.C.), entamait en 1986 des nĂ©gociations avec le parti de Doe, le National Democratic Party of Liberia (N.D.P.L.), mais sans rĂ©sultat.

La dĂ©gradation dĂ©cisive de la situation intervint Ă  la fin de 1989. Une rĂ©bellion dans le comtĂ© de Nimba, durement rĂ©primĂ©e par l’armĂ©e, entraĂźna l’exode de plusieurs milliers de paysans vers la CĂŽte-d’Ivoire. Les mois qui suivirent furent marquĂ©s par une intensification des combats. Trois forces s’opposaient: l’armĂ©e loyaliste, le National Patriotic Front of Liberia (N.P.F.L.) de Charles Taylor et l’Independent National Patriotic Front of Liberia (I.N.P.F.L.) de Prince Johnson. Peu de diffĂ©rences idĂ©ologiques sĂ©paraient les belligĂ©rants. En fait, le mouvement de Charles Taylor apparaissait comme une rĂ©action de l’élite amĂ©ricano-libĂ©rienne. Lui-mĂȘme, de descendance noire amĂ©ricaine par son pĂšre, fut longtemps un haut fonctionnaire de l’administration Tolbert. Quant au mouvement de Prince Johnson, il s’agissait d’une scission du N.P.F.L. MinĂ© de l’intĂ©rieur, dĂ©considĂ©rĂ© en Afrique et dans le monde, le rĂ©gime de Doe se dĂ©sagrĂ©gea rapidement, les combats dĂ©gĂ©nĂ©rant en guerre civile, avec son cortĂšge de massacres de civils et d’atrocitĂ©s. En aoĂ»t 1990, les États-Unis Ă©vacuĂšrent leurs ressortissants mais refusĂšrent d’intervenir. À l’initiative du Nigeria, la CommunautĂ© Ă©conomique des États de l’Afrique de l’Ouest (C.E.D.E.A.O.) dĂ©cida Ă  la fin du mois d’aoĂ»t d’envoyer une force de paix de troupes nigĂ©rianes, ghanĂ©ennes, gambiennes, sierra-lĂ©onaises et sĂ©nĂ©galaises. Sans directives claires, prisonniĂšre des divergences opposant les États membres de la C.E.D.E.A.O., la force rĂ©gionale (dite Ecomog) ne put empĂȘcher la poursuite des combats. Le 9 septembre 1990, Samuel K. Doe Ă©tait tuĂ© par des combattants de l’I.N.P.F.L., mais les deux mouvements rebelles entraient en conflit entre eux. RĂ©unie Ă  Banjul (Gambie), la C.E.D.E.A.O. dĂ©cida alors de la formation d’un gouvernement intĂ©rimaire. Afin d’en favoriser l’installation, la force rĂ©gionale entreprit de ramener le calme, lançant plusieurs attaques contre le N.P.F.L., accusĂ© de torpiller l’accord.

Le 28 novembre, une nouvelle confĂ©rence de la C.E.D.E.A.O. Ă  Bamako (Mali) dĂ©boucha sur un cessez-le-feu signĂ© par le N.P.F.L., l’I.N.P.F.L. et l’U.L.I.M.O. (United Liberation Movement for Democracy), mouvement armĂ© formĂ© par des partisans de l’ex-prĂ©sident Doe. Aux termes de cet accord, un gouvernement intĂ©rimaire d’union nationale prĂ©sidĂ© par un ancien opposant, le docteur Amos Sawyer, s’installa avec le soutien actif de l’Ecomog.

Loin de ramener la paix, cet accord allait au contraire creuser davantage le fossĂ© entre le N.P.F.L. d’une part, hostile au gouvernement du docteur Sawyer, et la coalition formĂ©e de la force de paix, de l’I.N.P.F.L. et de l’U.L.I.M.O., d’autre part. Du Liberia, les combats se dĂ©placĂšrent alors dans le sud et l’est de la Sierra Leone oĂč les troupes du N.P.F.L. furent rejointes par des rebelles au rĂ©gime du gĂ©nĂ©ral Momoh, cependant que la GuinĂ©e intervenait Ă  son tour dans le conflit auprĂšs des forces sierra-lĂ©onaises loyalistes.

C’est dans ce contexte que s’ouvrirent Ă  Yamoussoukro (CĂŽte-d’Ivoire) en juin 1991 de nouvelles nĂ©gociations qui devaient durer jusqu’en octobre de la mĂȘme annĂ©e. Un nouvel accord fut alors conclu, en vertu duquel les belligĂ©rants acceptaient de dĂ©poser les armes, dĂ©sormais placĂ©es sous le contrĂŽle de la force de paix, en attendant l’organisation d’élections dans un dĂ©lai de six mois. Profitant de l’accalmie, la force de paix Ă©tendit lentement mais sĂ»rement son contrĂŽle Ă  de larges parties du territoire libĂ©rien, mais sans toutefois que s’amorce un vrai dialogue entre les diverses factions en conflit.

L’intransigeance du N.P.F.L. restant intacte malgrĂ© les apparences, la force de paix, de plus en plus sous influence nigĂ©riane, dĂ©cida donc d’accentuer sa pression sur le mouvement de Charles Taylor. DĂšs octobre 1992, les combats reprirent, pour atteindre une intensitĂ© inĂ©galĂ©e, les raids aĂ©riens de la force de paix rĂ©pondant au bombardement de Monrovia par le N.F.L. En fĂ©vrier 1993, une nouvelle offensive d’envergure infligea des revers significatifs au mouvement rebelle, prĂ©lude Ă  la signature Ă  Cotonou (BĂ©nin), le 25 juillet de cette mĂȘme annĂ©e, d’un accord de paix entre toutes les parties. Le 22 septembre, le Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies adopta la rĂ©solution 866 qui prĂ©voyait, notamment, la crĂ©ation d’une Mission d’observateurs internationaux chargĂ©e de superviser l’application de l’accord, l’acheminement de l’aide humanitaire et le bon dĂ©roulement des Ă©lections fixĂ©es Ă  fĂ©vrier-mars 1994.

La continuité en politique étrangÚre

Hormis quelques brefs intermĂšdes, le Liberia a constamment Ă©tĂ© dans le giron occidental. Toutefois, jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1930, c’est avec l’Europe et non avec les États-Unis que les rapports furent les plus Ă©troits. C’est ce qu’on a appelĂ© la «pĂ©riode europĂ©enne», marquĂ©e par l’établissement de liens Ă©conomiques, financiers et politiques avec la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, voire les Pays-Bas. L’aide de ces pays permit aux colons de s’enraciner dans le pays, mais au prix de l’aliĂ©nation partielle de sa souverainetĂ© effective. L’implantation de Firestone en 1926 consacra la fin de la pĂ©riode europĂ©enne et l’établissement de liens privilĂ©giĂ©s avec les États-Unis. Cette Ă©volution fut couronnĂ©e en 1943 par l’abandon de la livre anglaise comme monnaie nationale, au bĂ©nĂ©fice du dollar amĂ©ricain. Une fois surmontĂ©e la crise de confiance entre les deux pays, Ă  la suite du scandale de Fernando PĂło, le Liberia se rĂ©vĂ©la un alliĂ© important pour les États-Unis, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale: c’est de l’aĂ©roport de Robertsfield, situĂ© Ă  60 kilomĂštres de Monrovia, que s’envolaient les «forteresses volantes» allant bombarder les positions allemandes en Afrique du Nord. AprĂšs la guerre, dans laquelle il s’engagea aux cĂŽtĂ©s des AlliĂ©s en janvier 1944, le Liberia participa, avec l’Éthiopie, Ă  la crĂ©ation de l’O.N.U. Sous la prĂ©sidence de Tolbert, la diplomatie libĂ©rienne s’ouvrit Ă  de nouveaux partenaires: l’U.R.S.S., la Chine. Une brĂšve amitiĂ© le lia Ă  la Libye du colonel Kadhafi sous le rĂ©gime Doe dont, par ailleurs, les rapports avec le protecteur amĂ©ricain, sans jamais se distendre rĂ©ellement, pĂątirent quelque peu des pratiques politique douteuses du successeur de Tolbert. Sur le plan rĂ©gional, le Liberia est membre des organisations multilatĂ©rale d’intĂ©gration, comme la C.E.D.E.A.O. Il est associĂ© Ă  la Sierra Leone au sein de l’Union du fleuve Mano et signataire des conventions de LomĂ©.

Un pays potentiellement riche

Bien dotĂ© en ressources naturelles, le Liberia, du fait de la guerre en particulier, doit nĂ©anmoins faire face Ă  des difficultĂ©s Ă©conomiques considĂ©rables. En effet, le pays a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ© par les combats qui, en outre, ont Ă©tĂ© Ă  l’origine du dĂ©placement de la moitiĂ© de la population, alors que les investisseurs Ă©trangers, inquiets, s’en dĂ©tournent.

Pourtant, paradoxalement, cette situation n’a guĂšre affectĂ© le statut de «puissance maritime» du Liberia. En effet, grĂące aux pavillons de complaisance, sa flotte marchande, qui compte pour 15 p. 100 du tonnage mondial, reste la premiĂšre du monde. Mais il n’en va pas de mĂȘme pour le caoutchouc, principale source de devises jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1960, avant d’ĂȘtre supplantĂ© par le minerai de fer. La culture de l’hĂ©vĂ©a, dont on tire le caoutchouc, ne reprĂ©sentait plus que 40 000 tonnes en 1990, alors qu’elle s’établissait Ă  108 000 tonnes l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Subissant de plein fouet les contrecoups de la guerre, la production libĂ©rienne doit en outre faire face Ă  la concurrence du Sud-Est asiatique. Celle-ci, si elle affecte davantage les petits exploitants libĂ©riens que les grandes multinationales, avait dĂ©jĂ  poussĂ© l’une d’entre elles, la firme Firestone, Ă  fermer une de ses plantations dĂšs 1983 et Ă  licencier neuf mille de ses employĂ©s. Parmi les autres cultures d’exportation, citons le cafĂ© et le cacao ainsi que les grumes, la forĂȘt libĂ©rienne constituant un gisement intĂ©ressant. Sur le plan des cultures vivriĂšres, enfin, le Liberia produit du manioc et du riz. Pour ce dernier, des importations massives sont toutefois nĂ©cessaires, ce qui reprĂ©sente un fardeau supplĂ©mentaire pour les finances nationales.

Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1960, l’exploitation du minerai de fer constitue l’essentiel de l’activitĂ© industrielle, avec des rĂ©serves prouvĂ©es de l’ordre de 800 millions de tonnes d’une teneur en fer allant de 35 Ă  67 p. 100. Longtemps contrĂŽlĂ©e par quatre multinationales, dont la Liberian American Swedish Mining Company (Lamco) liĂ©e Ă  la puissante Bethlehem Steel, la production avoisinait rĂ©guliĂšrement les 20 millions de tonnes. En 1980, l’État libĂ©rien prit une participation de 50 p. 100 du capital de la Lamco, participation portĂ©e Ă  62,5 p. 100 en 1983, aprĂšs le rachat des parts dĂ©tenues par Bethlehem. Actuellement, la production totale n’excĂšde guĂšre 13 millions de tonnes par an. Le Liberia dispose enfin de gisements exploitables d’or et de diamant, mais leur production est difficile Ă  Ă©valuer du fait de la forte contrebande qui sĂ©vit avec la Sierra Leone voisine.

DĂ©sarticulĂ©es par la guerre, les finances publiques sont exsangues. En dĂ©ficit depuis 1976, elles ont souffert de la gestion aventureuse du rĂ©gime Doe et de la rĂ©cession mondiale qui a gravement affectĂ© les exportations libĂ©riennes. DĂšs 1985, des mesures d’austĂ©ritĂ© furent adoptĂ©es, mais sans grand rĂ©sultat. De 437 millions de dollars en 1978, la dette extĂ©rieure est passĂ©e Ă  1 200 millions de dollars en 1991. L’incapacitĂ© du Liberia Ă  rembourser les arriĂ©rĂ©s de sa dette a poussĂ© le Fonds monĂ©taire international Ă  le dĂ©clarer inĂ©ligible Ă  son aide en janvier 1986. Une lueur d’espoir est cependant apparue en 1992 avec l’annonce de l’octroi par la CommunautĂ© europĂ©enne d’une aide de 100 millions de dollars destinĂ©e Ă  financer la reconstruction du pays.

Liberia
(rĂ©publique du) Ă©tat d'Afrique occidentale, bordĂ© par l'Atlantique au S. et au S.-O., et limitrophe de la Sierra Leone au N.-O., de la GuinĂ©e au N. et de la CĂŽte d'Ivoire Ă  l'E.; 111 369 kmÂČ; env. 2,8 millions d'hab., croissance dĂ©mographique: plus de 3 % par an; cap. Monrovia. Nature de l'Ă©tat: rĂ©p. de type prĂ©sidentiel. Langue off.: anglais. Monnaie: dollar libĂ©rien. Relig.: christianisme (68 %), religions traditionnelles (18 %), islam (14 %). GĂ©ogr. et Ă©con. - Le pays est constituĂ© d'un plateau ondulĂ© de roches anciennes, qui culmine au N.-E. Ă  1 752 m, dans les monts Nimba, et retombe sur l'Atlantique par une cĂŽte souvent abrupte, bordĂ©e de mangrove et d'accĂšs difficile. La forĂȘt dense qui couvre le Liberia correspond Ă  un climat subĂ©quatorial trĂšs humide qui ne connaĂźt une courte saison sĂšche que dans l'O. et vers l'arriĂšre-pays. La population autochtone, Ă  majoritĂ© rurale, se rĂ©partit entre une vingtaine d'ethnies dont les princ. sont les KpĂ©lĂ© (20 % de la population), les Bassa (14 %) et les GrĂ©bo (9 %). Les ressources sont variĂ©es: produits des grandes plantations tropicales (caoutchouc, cafĂ©, cacao), bois, produits miniers (fer des monts Nimba et diamants), recettes tirĂ©es du "pavillon de complaisance": le Liberia a la premiĂšre flotte marchande du monde, constituĂ©e de bateaux Ă©trangers immatriculĂ©s dans le pays en raison d'une rĂ©glementation et d'une fiscalitĂ© trĂšs favorables. La situation Ă©con., critique du fait de la baisse des cours des matiĂšres premiĂšres et des troubles intĂ©rieurs des annĂ©es quatre-vingts, est devenue catastrophique avec la guerre civile de 1990. Ainsi, la balance agricole Ă©tait naguĂšre excĂ©dentaire; auj., la famine rĂšgne. La production miniĂšre est nulle. Hist. - FondĂ©e en 1822 par une sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine pour y installer des esclaves noirs libĂ©rĂ©s, la rĂ©p. du Liberia accĂ©da Ă  l'indĂ©pendance en 1847. Elle a longtemps connu une vie politique calme et stable (le prĂ©sident Tubman est restĂ© au pouvoir de 1944 Ă  1971) malgrĂ© l'antagonisme entre les descendants des Afro-AmĂ©ricains et les pop. indigĂšnes. En avril 1980, un coup d'Ă©tat conduit par le sergent Samuel K. Doe mit fin au rĂ©gime contestĂ© de William Tolbert (au pouvoir depuis 1972), qui fut tuĂ©. AprĂšs la proclamation d'une Constitution en 1984, suivie de tribulations Ă©lectorales, S. Doe devint prĂ©s. de la RĂ©publique en 1985. DĂšs cette date, il dut dĂ©jouer des tentatives de coup d'Ă©tat. La rĂ©bellion qui Ă©clata en 1989 entraĂźna la chute (sept. 1990) du rĂ©gime sanguinaire de S. Doe (qui fut exĂ©cutĂ©), mais ouvrit une pĂ©riode de guerre civile entre partisans du Mouvement uni de libĂ©ration (ULIMO), du Front national patriotique du Liberia (N.P.F.L.) de Ch. Taylor et d'autres factions, pour prendre le contrĂŽle du pays. La Force interafricaine d'interposition, mise en place en 1991 et dominĂ©e par le Nigeria, fut impuissante pour dĂ©sarmer les combattants. Les accords de 1994 et de 1995 n'eurent pas d'effets, mais Ă  partir d'aoĂ»t 1996 un exĂ©cutif provisoire dĂ©ploya une rĂ©elle efficacitĂ© et les Ă©lections se tinrent, sans fraude, en juil. 1997. Charles Taylor (75 % des voix) et son parti l'emportĂšrent. Le pays est ruinĂ©; sept ans de guerre ont fait 150 000 morts.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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